La quête de vérité dans la philosophie

Si le but de la philosophie est de trouver la vérité, il paraît alors pertinent de se demander ce qu’on entend par là. Quelle type de vérité nous attendons-nous à trouver quand on affirme ce but-là pour cette discipline ?

Assurément, il ne peut s’agir de vérité comme correspondance à des faits dans le monde. La vérité que l’on découvre en philosophie ne peut s’agir de faits particuliers qu’on peut observer dans la nature.

La philosophie, en quelque sorte, s’occupe de rendre cohérent notre vision du monde. Elle utilise la cohérence comme une méthode pour parvenir à ses fins. On essaie de voir la façon dont les propositions sont liées, lesquelles sont compatibles ou non, et pour quelles raisons. En s’assurant que le tout reste cohérent par l’argumentation, on attend ainsi une forme de vérité telle que la conçoit le modèle du cohérentisme. La vérité en son sens usuel ne peut en effet être seulement la correspondance à des faits. Son sens est plus large que cela.

Les vérités logiques sont-elles vraies parce qu’elles correspondent à quelque chose dans le monde ? Si elles sont nécessaires, c’est justement parce qu’elles n’ont pas besoin des contingences du monde pour demeurer vraie.

« Il pleut ou il ne pleut pas » est vrai quoiqu’il arrive, qu’il pleuve ou non. Les vérités que la philosophie cherche à obtenir sont-elles du même type ? Si c’est le cas, elles prendraient toutes la forme de tautologies.

Mais la philosophie fait bien plus que découvrir des tautologies dures à dénicher. Les positions illusionnistes dans la philosophie de l’esprit, par exemple, décrivent une réalité différente de celle que décrit les positions panpsychistes. Il paraît assez dur d’envisager que ce ne soit que des débats sémantiques, bien qu’on ne puisse en nier la possibilité.

Pour que la quête de vérité en philosophie ait un sens, il faut que les vérités de la philosophie décrivent un monde d’une façon et pas d’une autre – autrement dit, que ces vérités ne soient pas de pures tautologies.

Si ces vérités ne sont pas de nature empirique ou logique, comment pouvons-nous les découvrir ? On peut y répondre par le biais de méthode certaine, comme s’assurer de la cohérence de nos idées. Si deux idées sont incompatibles, il faut nécessairement en éliminer une.

Si la cohérence sert d’outil pour la méthode philosophique, quel est l’outil qui nous permet de trancher entre deux ensembles de propositions incompatibles ?

Il n’y a sans doute pas de réponse purement rationnelle à cela. En réalité, il y a des idées auxquelles nous tenons : parce qu’elles ont fait leur preuve par le passé, parce qu’elles sont familières, ou pour d’autres raisons. Simplement, parmi ces idées intellectuelles qui nous sont chères, certaines ne peuvent cohabiter. Pour décider desquelles doivent survivre, quelle méthode employer ?

Je doute qu’il y ait une méthode déterminée pour cela. En réalité, sans doute qu’on tiendra à faire tenir le plus d’idées auxquelles nous tenons. On n’élimine une idée qui a fait ses preuves que quand c’est nécessaire : par exemple, quand une autre idée meilleure est trouvée, ou qu’on découvre que cette première idée menace d’autres idées que nous apprécions.

La philosophie est une discipline rationnelle. Mais il y a évidemment une part d’arbitraire dans les choix que les philosophes font. (Comme dans les sciences.)

La philosophie et sa méthode pourraient donc être décrites ainsi : On commence par partir de propositions que l’on considère comme vraies. Ensuite, on explore les implications de ces propositions, et la façon dont elles s’agencent avec d’autres propositions que l’on considère comme vraies – c’est-à-dire qu’on explore la cohérence de l’ensemble des propositions. Et dès qu’une incompatibilité est découverte, qu’une contradiction menace la « vision du monde » que nous tentons de construire, alors le philosophe doit faire un choix entre les propositions qui ne peuvent coexister.

Ce choix ne peut être fait entièrement avec certitude, car le philosophe ne peut prévoir s’il permettra de sauver plus de propositions que l’on considère comme vraies en choisissant A ou B. Puisque le philosophe ne peut prédire l’avenir de sa discipline, il doit faire une supposition quant à quel choix lui paraît le meilleur. Son intuition se révèlera ensuite bonne ou non.

C’est pourquoi un philosophe ne peut s’assurer d’avoir raison sur une affaire intellectuelle. Il se peut toujours que sa propre position sur la question soit révélée moins bonne qu’une autre : si elle contient des contradictions internes, par exemple, ou si elle est moins « attrayante » qu’une autre théorie.

Une théorie peut être plus attrayante parce qu’elle a des implications qui heurtent moins le sens commun, par exemple. Ce qui permettra de décider entre deux théories dépendra de nombreux facteurs, et le choix aura nécessairement une part d’arbitraire.

Le travail du philosophe est donc, d’une part, d’explorer les articulations logiques entre les idées ; et d’autre part, de faire des choix quant à ce qu’il doit conserver. C’est pourquoi il est important qu’il y ait toujours des désaccords en philosophie. S’il n’y en avait pas, on n’aurait pas l’opportunité de voir qu’une thèse peut se révéler plus robuste, élégante ou intuitive qu’une autre.

Le désaccord doit bien entendu opérer au sein de l’esprit même du philosophe. C’est une forme de doute qui est nécessaire à toute entreprise intellectuelle, et un outil fort utile pour avancer dans la quête de vérité en philosophie.

Si une philosophie « définitive » venait à être trouvée, elle l’aura été fait par l’affrontement entre des idées incompatibles, jusqu’à ce que la meilleure philosophie demeure. Une forme de « survie du plus adapté » pour les idées, en quelque sorte.