Existence du monde, existence de quelque chose, faits bruts

« Pourquoi le monde existe t-il ? » « Pourquoi y a t-il quelque chose plutôt que rien ? »

Quand on se pose ce type de question, on cherche une explication à l’existence du monde, ou à l’existence de quoi que ce soit. Un principe ou une cause.

En remarquant que la réalité apparaît comme contingente, on se demande pourquoi elle est ainsi, et pas autrement. Cela semble arbitraire. Les lois physiques n’auraient-elles pas pu être différentes, par exemple ? Ou la configuration de l’univers à son commencement ?

En remarquant qu’il y a quelque chose, qu’au moins une entité existe, on se demande alors s’il n’aurait pas été possible qu’il n’en soit pas ainsi. Qu’il n’y ait rien apparaît comme une possibilité légitime, qui n’est certes pas le cas, mais qui aurait pu a priori être tout aussi envisageable que l’existence d’au moins une chose.

Si l’on trouvait un principe qui expliquait l’existence du monde, ne pourrait-on pas dire que ce principe est contingent lui aussi ? Il faudrait un principe qui explique la nécessité du principe, et un autre qui explique la nécessité du deuxième, etc., à l’infini.

Si un principe est nécessaire en vertu de lui-même, c’est qu’il dit qu’il est nécessaire. Mais il ne peut lui-même réaliser sa propre nécessité, car sa nécessité n’est là que s’il est déjà présent. En soi, il est contingent, sauf si quelque chose d’un ordre supérieur vient le rendre nécessaire.

Il faut qu’il y ait quelque chose qui soit là sans qu’on ait besoin d’aller expliquer plus loin, sans quoi les explications ne trouveraient pas leur fin et rien ne serait expliqué. Des faits bruts qui permettent la compréhension tout en la limitant pour lui donner un sens.

« Pourquoi ce monde ? Pourquoi un monde ? »

A ces questions, on devra donc répondre, à partir d’un moment : « Les choses sont ainsi. »

Cela ne sera pas satisfaisant, mais permettra que le reste soit expliqué. Si nos ambitions d’explication venaient à nous demander même d’expliquer ces faits bruts, quels qu’il soit, alors tout chuterait, car il faudrait expliquer à l’infini, et qu’ainsi rien ne serait réellement compris. Si l’on venait à demander une justification pour l’existence d’un fait brut fondamental, on perdrait le sens de la notion même de justification, d’explication et de compréhension.

(Comme Icare qui, voulant voler jusqu’au soleil, fait fondre ses ailes.)

Le problème difficile de la conscience et l’étrangeté de l’arbitraire

Quand je me demande comment le cerveau peut engendrer des états phénoménaux conscients, ou un point de vue subjectif sur le monde, quel genre de question suis-je en train de poser ?

Chalmers distingue les problèmes faciles du problème difficile. Les problèmes faciles sont « faciles » car bien qu’on ne connaisse pas leurs solutions actuellement, on sait que nous sommes en voie de les résoudre. Il s’agit par exemple de savoir quel état cérébral correspond à quel état mental privé. Si on venait à le résoudre, on pourrait voir que telle configuration du cerveau entraîne toujours telle expérience subjective. Mais une fois les problèmes faciles résolus, il demeure un autre problème. Le problème difficile consiste à nous demander, une fois les relations de cause à effet et de corrélation trouvées, comment cela se fait-il que quelque chose de physique, et donc d’objectif, puisse entraîner un état phénoménal qualitatif. Si le monde physique est causalement clos, pourquoi y aurait-il des états privés, des points de vue subjectifs sur le monde ? Les processus physiques qui sont corrélés avec la douleur pourraient très bien exister sans qu’il y ait la sensation de douleur qui l’accompagne. Le problème difficile de la conscience revient alors à se demander, une fois les rapports de dépendance, de causalité et de corrélation entre le monde physique et la conscience phénoménale établis, comment cela peut être possible qu’il y ait ces rapports en premier lieu.

Quand je me pose ce genre de question sur l’esprit, je suis en train de demander une explication sur pourquoi il y a ces corrélations que l’on découvre dans les problèmes faciles. Les problèmes faciles découvrent ces relations entre le cerveau et l’esprit, mais une fois répondu, il demeure la question de savoir pourquoi ces relations sont ainsi et pas autrement.

Après tout, le monde physique fonctionnerait à l’identique s’il n’y avait pas de qualia qui l’accompagnent. Si je mets ma main dans le feu, je crierais quand même, car les mêmes processus physiques auraient lieu, et ce même si j’étais un zombie philosophique. Entre un monde sans qualia et un monde avec qualia, il n’y aurait pas de différence physique, mais il y aurait bien quelque chose qui différerait. On remarque alors : si ces deux mondes sont physiquement identiques mais mais pas entièrement identiques, c’est bien que la conscience phénoménale ne survient pas logiquement du monde physique. Il y a une forme de survenance naturelle.

Cela nous laisse perplexe. Mais pourquoi, précisément ? Est-ce parce que la conscience phénoménale est une entité spéciale, différente des autres ? Cela peut paraître plausible. Les entités biologiques sont réductibles conceptuellement aux entités chimiques, qui sont réductibles aux entités physiques. Les organismes sont des êtres composés d’entités physiques : d’un point de vue purement conceptuel, ils ne sont en rien différents de l’ensemble des entités qui les constituent. Mais alors, pourquoi ces organismes ont-ils accès à un contenu mental privé, qui produit des effets subjectifs, « l’effet que cela fait d’être cet organisme » ? Si les sensations de plaisir, de douleur, de la couleur rouge, ou autres, sont fondamentalement différentes de processus et d’entités physiques, comment peuvent-elles survenir de ces processus ou entités ?

Il semble alors qu’il y ait une sorte de mystère sur la conscience phénoménale, qui semble venir « de nulle part ». Mais où se situe le problème, exactement ? Et surtout, pourquoi y aurait-il un problème ?

Quel genre de solution le problème difficile de la conscience pourrait-il avoir ? C’est justement toute la difficulté du problème, pourrait-on dire : on n’a même pas idée de quel type de réponses nous souhaiterions.

Comparons alors le problème difficile de la conscience avec d’autres questions. Si je demande « Pourquoi le ciel est-il bleu ? », que suis-je en train de demander ? Il n’est pas clair de savoir exactement ce que je demande, quel type d’explication me satisfera. Je peux par exemple être en train de demander quels sont les causes de la bleuté du ciel. On peut m’expliquer par diverses sciences jusqu’à ce que je sois satisfait. Mais si je dis: « J’ai bien compris tout cela, mais comment cela ce fait-il qu’il soit bleu ? », que suis-je en train de demander, à ce moment-là ?

Il semble que je sois en train de demander ceci : pourquoi le monde est-il fait de telle façon que ces relations entraînent la bleuté du ciel ? Je demande ainsi : Pourquoi le monde est-il ainsi, et pas autrement ?

Quelle genre de question suis-je alors en train de poser ? Et surtout, quelle genre de réponse pourrait alors me satisfaire ? Je ne pourrais être satisfait d’une simple explication par réduction ou par des causes, car je pourrais alors toujours demander : « Pourquoi ces faits sont-ils ainsi ? »

On dirait alors que le problème vient de ceci : que ces faits m’apparaissent comme contingents, et donc arbitraires. S’ils sont arbitraires, je ne peux me satisfaire qu’ils soient là juste ainsi, sans explication. On attend du monde qu’il soit raisonnable, qu’il nous fournisse des explications. Mais quel genre de fait pourrait ne pas être arbitraire ? Un fait nécessaire ? A quoi ressemblerait un tel fait ? A une tautologie ? D’un simple ensemble de tautologies, on voit mal comment on pourrait résoudre le problème difficile de la conscience. Mais si je ne peux être satisfait de ça, de quoi puis-je être satisfait ? De principes métaphysiques a priori ? Ces principes pourraient aussi être remis en question comme arbitraires. Que pourrait-on alors faire ? Ajouter un autre principe jusqu’à l’infini ? Cela semble ne résoudre en rien le problème.

Une explication nous satisfait parce qu’elle nous rend moins perplexe. Mais tous les faits nous apparaissent comme arbitraires, dès lors qu’on les interroge sans relâche. Le problème difficile de la conscience ne résulte t-il pas de ce genre d’approche ? Pour que le concept d’explication soit valide, il faut bien que quelque chose puisse nous satisfaire. Si rien ne peut venir nous satisfaire, il ne sert à rien d’expliquer quoi que ce soit. Si aucune explication ne paraît envisageable pour le problème difficile de la conscience, n’est-ce pas justement parce qu’on interroge le monde jusqu’au point où le concept d’explication perd son sens ?

Si je me demande « Comment cela se fait-il que des qualia émergent d’un monde physique ? », je suis en train de demander un principe qui explique cela. (De la même manière qu’on peut se demander « Comment cela se fait-il que le ciel soit bleu ? » ou « Comment se fait-il que la planète Terre existe ? », en cherchant des raisons qui nous satisfassent jusqu’à l’épuisement.) Mais le principe ne poserait-il pas lui aussi un « problème difficile » ?

L’étrangeté de l’arbitraire provoque le problème difficile de la conscience. Comment le résoudre, si ce n’est en l’éliminant par d’autres voies que celle d’une réponse ?